Suite aux différents travaux engagés dans la région Nord – Pas-de-Calais dans le cadre du schéma des mandataires judiciaires à la protection des majeurs et des délégués aux prestations familiales 2010-2014, le CREAI Nord-Pas-de-Calais a proposé de mettre en place un ensemble d’études et de réflexions permettant d’apporter des points d’éclairage, de concertation et de compréhension à l’ensemble des acteurs concernés par ce champ de protection.
C’est dans ce cadre que le CREAI a initié un certain nombre de travaux sur l’année 2011 et 2012 grâce à des subventions de la DRJSCS Nord-Pas-de-Calais : animation de réseau des acteurs, études, mise en œuvre d’un groupe éthique régional, participation au groupe de travail sur la recommandation des bonnes pratiques de l’Anesm et création d’un espace ressource documentaire dédié aux acteurs de la protection des majeurs qui sera mis en place au cours l’année 2012
Dans cette dynamique une première étude a été finalisée en 2011 « Vivre une mesure de protection juridique », dont l’objectif est de mieux connaitre les personnes sous mesure de protection juridique et leur environnement social et familial.
En effet, à travers l’ensemble des mesures issues de la loi 2007-308 du 5 mars 2007 réformant la protection juridique, la volonté se porte principalement vers la réaffirmation des droits des usagers qui doivent être replacés au cœur du dispositif de protection. Dans ce contexte, il nous a paru d’autant plus important de cerner davantage ces usagers, d’approcher au mieux leur vécu de la mesure de protection afin de pouvoir évaluer leur ressenti et leurs besoins.
Dans le cadre d’un partenariat du CREAI avec l’Université Sciences Humaines et Sociales Lille 3, cette étude s’est déroulée d’avril à septembre 2011. Elle s’est inscrite dans une démarche de type ethnographique, en s’attachant à saisir le point de vue de l’intéressé au regard de sa situation particulière. 23 personnes sous mesure de protection juridique ont été interrogées. L’ensemble des situations, que ce soit sur le plan de l’âge, de la situation familiale, sociale ou professionnelle ou au regard du handicap ou de l’état de santé, présente une forte hétérogénéité. Si la faiblesse de l’échantillon ne permet pas de tirer de conclusions généralisables, elle permet néanmoins de faire émerger des observations et des pistes d’analyse intéressantes.
Globalement, les personnes rencontrées ne sont pas isolées mais l’entourage social et familial n’intervient pas ou peu sur le plan de l’aide pratique, son rôle étant davantage relationnel. Les professionnels des établissements et services jouent par contre un rôle prépondérant sur le plan de l’aide, à de multiples niveaux (vie quotidienne mais également information, signalement et accompagnement dans la mise en place des mesures).
La caractéristique de l’âge, du handicap ou de l’état de santé n’est pas une variable discriminante dans les réponses obtenues, notamment en ce qui concerne la compréhension de la mesure ou du dispositif. Une différence apparait plus nettement dans les besoins liés à la mesure et les bénéfices qu’en tirent les personnes (repos pour une personne atteinte de maladie invalidante, assistance administrative pour une personne aveugle, …).
On observe un manque de connaissances des personnes quant au dispositif de protection en général ou à leur situation en particulier, et un faible impact de ce manque de connaissance sur le vécu de la mesure : la compréhension par la personne du dispositif de protection intervient peu dans le degré de satisfaction qu’elle en tire. Cette satisfaction est principalement liée au sentiment de sécurité que la mesure doit apporter, et c’est ici que la notion de protection prend toute sa place : la mesure protège d’un environnement parfois hostile, d’un sentiment d’incapacité à gérer soi-même, elle protège de la précarité dont le risque, particulièrement présent dans le contexte socio-économique actuel, est d’autant plus élevé que la personne est en situation de vulnérabilité. Mais cette protection ne doit pas pour autant devenir aliénante. Les personnes veulent avoir accès à leurs comptes, même si elles n’en connaissent ou n’en mémorisent pas les détails ; elles veulent participer aux décisions ou au moins être consultées, informées. L’accès aux comptes participe au sentiment de sécurité (savoir qu’il y a de l’argent) mais permet aussi à la personne de conserver une place d’acteur. Le degré de participation de la personne doit cependant tenir compte de ses capacités mais aussi de ses incapacités et de ses aspirations : si certaines personnes ont besoin de voir régulièrement leur mandataire et d’être informées précisément sur l’état de leurs comptes, il est tout aussi important pour d’autres de pouvoir se décharger, physiquement et mentalement, de tâches qu’elles ne se sentent pas en capacité d’assumer.
Si le sentiment de sécurité est présent et le degré de participation à la hauteur des attentes et des besoins de la personne, alors la mesure de protection remplit ses obligations et peut permettre de réaliser son projet de vie. Dans le cas contraire, elle n’est plus protectrice mais aliénante, elle perd alors sa légitimité et devient un obstacle à la normalité et à la réalisation du projet de vie.
Ainsi c’est dans la construction de la relation entre le mandataire et la personne protégée que la mesure de protection prend tout son sens. Cette relation ne peut se construire que dans le temps et se doit d’être constamment réactualisée au fil de l’évolution de la situation de la personne protégée.
Muriel Delporte
Conseillère technique
CREAI Nord-Pas-de-Calais

- Vivre une mesure de protection juridique